Gérard-Aimé, le photographe du 22 mars 68 est décédé

France,décembre 1967 : Gérard-Aimé autoportrait
France,décembre 1967 : Gérard-Aimé autoportrait

Article publié dans le Club Mediapart et dans L’Oeil de la Photographie

Au moment où l’on célèbre les 50 ans de « mai 68 », le photographe témoin des prémices de ces événements, Gérard-Aimé, est décédé ce 11 mai 2018 dans l’après-midi. Il est le seul photographe à avoir immortalisé le 22 mars 68 qui consacra Daniel Cohn-Bendit comme le leader des étudiants.

« Je préférerai toujours celui qui était sur place, sur le lieu de la révolution, même du mauvais côté, même si il n’a pas agi au mieux, à celui qui de loin analyse, s’emporte, du bon côté assurément, même brillamment, bref Tocqueville à Marx. »
Anonyme / Edition 13bis

Gérard Bois qui signait Gérard-Aimé, mon ami, est né le 18 septembre 1943 à Livron (Drôme). Fils d’un résistant qui l’a conçu en pleine guerre, il s’engage très tôt avec les Jeunesses Communistes au lycée de Valence pour lutter contre la guerre d’Algérie.

Dans la dernière interview qu’il m’a accordée en juin 2016 alors qu’il était hospitalisé, il raconte qu’

à 15 ans, il a été le témoin du froid tabassage d’un maghrébin totalement innocent croisé dans une rue de Valence par deux motards de la Police Nationale.

En 1965, il s’inscrit à la faculté d’Assas où règnent « les fachos », et milite à l’Union des Etudiants Communistes (UEC). Il sera attaqué par le GUD qui lui cassera un bras et vandalisera sa voiture. Il rejoint la toute nouvelle université de Nanterre encore en chantier pour intégrer la cité universitaire.

Comme de nombreux étudiants communistes, il quitte alors l’UEC pour les Jeunesses Communistes Révolutionnaire (JCR) fondées entre autres par Alain Krivine. En même temps, il crée le club photo de l’université de Nanterre et commence à photographier le campus et le bidonville qui le jouxte.

« A Nanterre, il n’y avait pas plus d’une trentaine de militants d’extrême-gauche en comptant tous les groupes ». En dehors des trotskystes, et de quelques maoistes, Gérard-Aimé côtoie le groupe Rouge et Noir de Jean-Pierre Duteil et Daniel Cohn-Bendit, ce qui lui permet de faire les premières photos de Dany le rouge.
Daniel Cohn-Bendit avec ses amis du groupe « Noir et Rouge » de Nanterre, après un meeting à la Mutualité en solidarité avec le Black Power. (c) Gérard-Aimé / Gamma-Rapho

« Au début à Nanterre, le mouvement n’était pas très politique. C’était un gros chahut. Cohn-Bendit préférait voir les matchs de foot et avec mon ami Francis Zamponi – qui deviendra journaliste à Libération – nous passions nos dimanches à la cinémathèque d’Henri Langlois où l’on entrait le matin pour ressortir à minuit.»

Fin 1967, début 1968, « Nanterre devient à la mode » se souvenait Gérard .

« On a vu arriver Godard, qui était notre idole et d’autres qui sont devenus célèbres. » Le 22 mars 1968, Gérard-Aimé, qui travaille comme pigiste pour l’agence APIS comme Gilles Caron ou Jacques Haillot, est prévenu par une amie que la tour administrative de la faculté va être occupée.

« Mais ce soir-là, je devais couvrir pour APIS, le championnat de France de patinage artistique à Boulogne Billancourt ! Je fonce à Nanterre et j’arrive pratiquement à la fin de l’occupation. J’ai juste le temps de faire dix photos sans penser que cela allait être une date importante. » Il photographie sans cesse Nanterre, en particulier les graffitis situationnistes jusqu’au moment, où tout se déplace vers la Sorbonne. Gérard va continuer à couvrir toutes les manifestations et les barricades. Il se fera matraquer par la police malgré son brassard de presse.

Je connais Gérard depuis notre rencontre au tout début des années 70. Il était alors un photographe professionnel publiant dans toute la presse d’extrême-gauche, mais également dans l’Idiot International de Jean Edern-Hallier et, grâce à Marc Kravetz dans le Magazine Littéraire de Jean-Jacques Brochier. Il fera de nombreuses photographies d’écrivains : Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Françoise Sagan, Romain Gary etc.

Avec deux Leica autour du cou, un imperméable façon Humphrey Bogart et une voiture de sport, une Alpine Renault bleu France,

il avait fière allure et impressionnait le jeune journaliste que j’étais.
En pareil équipage, il livre tous les jours, son travail de la rédaction du J’accuse de Simone de Beauvoir à celle de « Rouge » ou « Vive la Révolution (VLR) de Roland Castro, en passant par le service photo du « Nouvel Obs » que dirige Pierre Langlade, frère d’un de ses meilleurs amis Xavier Langlade militant à la JCR dont l’arrestation provoqua l’occupation du 22 mars.

Il fallut le travail de bénédictin de Patrick Fillioud pour démontrer avec « Le roman vrai de mai 68 » (Lemieux Editeur) combien ce témoignage visuel est aujourd’hui précieux. Les événements de Nanterre ont été rapidement oubliés durant plusieurs décennies avant que la commémoration de cette année les remettent dans leur contexte.

Gérard-Aimé, qui a rencontré Horace, autre photographe quelque peu oublié de cette époque, obtient de la Fondation Stein quelque argent pour créer un labo photo destiné à apprendre les rudiments du photojournalisme à des militants d’extrême-gauche.

On est dans une époque où l’on croit que l’information va libérer le monde !

Mais cela ne dure pas. Dans la foulée, les stagiaires et les deux photographes fondent un collectif, le Boojum Consort , un nom tiré de La Chasse au Snark un texte de Lewis Caroll. Il y a là, entre autres, Jean-Pierre Pappis aujourd’hui directeur de l’agence de presse Polaris à New-York, Marc Sémo journaliste au quotidien Le Monde et votre serviteur.

Une fois encore l’argent manque. La concurrence entre Gamma, Sygma et Sipa, les trois grandes agences photo de l’époque, étrangle les indépendants.

Le Boojum Consort se rapproche de l’Agence de Presse Libération (APL) et nous fondons avec Serge July la coopérative ouvrière de production Fotolib, la première agence de photo du quotidien Libération. Gérard en sera le Président directeur général de la création en 1973 à la fermeture en 1978.

Il ne se remettra jamais totalement de ce qu’il considérait comme un échec ; mais également, et surtout, de la solitude dans laquelle il s’est trouvé au moment de mettre la clé sous le paillasson et de tenter de sauver le maximum de photos, souvent abandonnées là par leurs auteurs.

Lassé des responsabilités, il ne reprit pas ses Leica et travailla de nombreuses années comme secrétaire de rédaction du journal de la ville de Pantin avant de se retirer dans la maison familiale à Livron dans la Drôme où il sera mis en terre ce mercredi 16 mai.

Gérard-Aimé était plus aimé qu’il ne le pensait. Homme modeste, engagé, il ne se mettait jamais en avant, considérait son travail photographique comme celui d’un artisan. Il est resté fidèle à lui-même et à ses amis, même à ceux qui l’avaient oublié.

Michel Puech

Pour ceux qui voudraient adresser un message à la famille et aux amis proches : gerard-aime@puech.info

Bibliographie

Le roman vrai de mai 68 de Patrick Fillioud et Gérard-Aimé, Lemieux Editeur 2016.
Nanterre, vers le mouvement du 22 mars de Jean-Pierre Duteuil, préface de Daniel Cohn-Bendit, photographies de Gérard-Aimé Acratie, 1988.

Photographies

Les photos de Gérard-Aimé ont été distribuées par l’agence APIS (1967-1969), le Boojum Consort (1970-1972), Fotolib (1973-1978), La Compagnie des Reporters (1980-1986), Rapho (1998-2010) et sont actuellement disponibles à l’agence Gamma-Rapho et Getty Images.